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La famille de Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) est modeste. Son père est tonnelier dans un faubourg pauvre de Besançon et sa mère est cuisinière. Très jeune encore, il garde les vaches et il conservera un souvenir ému de son enfance campagnarde et du contact avec la nature, les animaux, les paysans. Après avoir étudié au collège de Besançon, il doit aider à subvenir aux besoins de sa famille. Il devient typographe puis compagnon imprimeur et effectue son tour de France. Avec des amis, il achète une imprimerie qui périclite bientôt et le laisse très endetté.

Agé de 29 ans, Proudhon réussit son baccalauréat et obtient de la Fondation Suard, au titre de jeune homme doué et pauvre, une pension de 1.500 francs par an pour l'aider à parfaire sa formation.

Il débarque à Paris. Son métier d'imprimeur lui a mis dans les mains de nombreux livres de toutes sortes et il s'est beaucoup instruit. Il lit le latin, se frotte à la théologie et étudie Fourier. Mais la vie est rude pour les pauvres et Proudhon ressent tour à tour des sentiments de résignation, de lassitude, d'abandon puis de révolte. Il a beaucoup réfléchi et c'est en homme sûr de soi qu'il publie enfin son premier mémoire : "Qu'est-ce que la propriété ? C'est le vol !" Il fustige l'exploitation de l'homme par l'homme et fait scandale. Il est classé parmi les révolutionnaires et étiqueté comme asocial. Un nouveau mémoire sur la propriété : "Avertissement aux propriétaires" l'envoie devant les assises. Il se défend lui-même et est acquitté.

Son immense capacité d'étude et sa volonté farouche de tout apprendre lui ont donné un savoir encyclopédique. La notoriété le rejoint et il publie son "Système des contradictions économiques". Il se lie avec Bakounine. Il fait la connaissance de Karl Marx. Mais les deux hommes ne s'entendront pas car Marx est peu enclin à accueillir une analyse sociale qui pourrait apparaître comme une critique de sa propre doctrine.

Après la révolution de 1848, Proudhon se présente à la députation et il est élu à l'Assemblée nationale. Peu après, il publie plusieurs articles contre le futur Napoléon III alors prince-président. Il est aussitôt arrêté, condamné à trois ans de prison et incarcéré.

Libéré après avoir purgé sa peine, Proudhon continue de publier. En 1858, il écrit le volumineux "De la Justice dans la Révolution et dans l'Eglise" et il se retrouve à nouveau devant un tribunal. Condamné à trois nouvelles années de prison, il s'enfuit à Bruxelles et ne revient en France qu'en 1862. La doctrine du père de l'anarchie est maintenant bien établie. Il refuse de participer à un système injuste et oppresseur. Il donne une consigne d'abstention aux élections, recommandation toujours suivie depuis lors par les anarchistes du monde entier.

La révolution est un événement violent, mais elle peut aussi prendre un caractère rampant, long et presque insidieux. En tout cas, elle se prépare en s'infiltrant d'abord dans les esprits par une éducation, un apprentissage, une pratique de tous les instants. Lorsque l'heure sonne enfin, elle prend souvent le visage de la colère et de la vengeance, mais elle pourrait aussi se montrer clémente si le terrain où elle éclôt après un long mûrissement a été suffisamment fertilisé et ensemencé. Proudhon croyait à la possibilité d'une révolution humaniste et pacifique.



La Révolution française a établi une démocratie politique sur les ruines de l'ancien régime. Mais cela ne suffit pas. Les théoriciens tentèrent alors de développer des schémas sociopolitiques présumés représenter les avancées des sciences sociales adaptées au nouvel état de la société. Cela ne suffit pas non plus car ces constructions manquaient de rigueur. Elles étaient surtout trop philosophiques et ignoraient les exigences de l'épreuve expérimentale et des mathématiques. On pense au saint-simonisme ou au fouriérisme. Proudhon se proposa de développer un modèle socioéconomique conforme à la science physique dont la prétention est de décrire la nature et ses lois. Ce sera la démocratie industrielle. L'idée est ambitieuse et originale.

Les institutions modernes doivent être d'abord économiques. Alors que les discours idéalistes et les empoignades politiques de la Révolution disparaissent dans le passé, la réalité s'impose. Des terres nouvelles à défricher s'étendent à l'infini devant les pionniers de la sociologie. L'évolution du savoir ouvre l'avenir sur une société industrielle à définir, à gérer, à organiser, à dominer.

Pour pouvoir travailler sur une matière docile, de même qu'un menuisier doit connaître le fil du bois avant d'y découper et sculpter les pièces du meuble qu'il fabrique, la situation économique du pays doit être recensée et évaluée. Un tableau statistique et une comptabilité nationale devront être dressés et, au départ de cet inventaire, on pourra étudier les quantités de richesse produites, les augmentations et les pertes, les orientations, les besoins, les secteurs en difficultés ou en progrès et, finalement, brosser un panorama de l'ensemble de l'économie du pays.

Dans cette perspective, l'économie supplante le politique; elle réduit ainsi au rôle d'accessoires les autres théories révolutionnaires qui concentrent leur développement exclusivement sur les aspects politiques et sociaux de la vie en société. L'économie déterminera les relations entre les hommes, le développement harmonieux et la justice sociale; elle rendra possible le progrès des faibles vers la prospérité des forts.

Le créateur de la richesse est le travail. Celui-ci ne doit pas être réduit à la malédiction biblique mais il doit être compris comme une activité normale de l'homme accomplie naturellement pour recueillir les fruits de la terre, pour transformer les matériaux, pour se procurer la richesse nécessaire à sa subsistance et à son confort. Mais la division du travail et la mécanisation des tâches diminuent la compétence requise du travailleur. Son salaire peut ainsi être réduit puisque beaucoup de travailleurs peuvent accomplir le même travail de moins en moins spécialisé. L'entrepreneur sera toujours gagnant. Aucune règlementation ni aucune grève n'y changeront rien puisqu'on ne peut incriminer ni une organisation plus efficiente ni le progrès des techniques.

C'est la condition ouvrière, dit Proudhon, qui doit être mise en accusation. Dès son plus jeune âge, l'apprenti est dressé à accomplir un simple geste répétitif dont la maîtrise ne demande que quelques semaines d'exercices. Il va cependant travailler ainsi quasi gratuitement pendant plusieurs années. Au bout de tout ce temps, il n'aura reçu aucun autre enseignement que l'acte répétitif qui le maintiendra dans sa condition sans même lui assurer un emploi. Le travailleur, rouage de la société sans autre perspective que de tourner en rond conformément au modèle dont il est imprégné, passera par tous les stades de l'aveuglement, du dégoût, de la résignation, du désespoir, de la colère, de la révolte même, et il sera considéré comme brutal, méchant et violent.

Pour s'émanciper de l'aliénation par la parcellisation des tâches, les travailleurs doivent être formé autrement. L'instruction doit faire partie de la culture du travailleur. Une instruction générale d'abord, et une initiation technologique ensuite mais qui ne se limiterait pas à apprendre une partie du métier. Chaque profession serait étudiée dans tous ses détails par tous les ouvriers. Ceux-ci posséderaient ainsi les connaissances techniques et aussi la dextérité manuelle pour occuper n'importe quel poste à l'atelier ou à l'usine. Les travailleurs comprendraient l'utilité et l'importance de leur rôle dans la production. Ils cesseraient d'être des automates pour devenir des animateurs, des techniciens intéressés à l'innovation et à l'amélioration de la qualité des produits. Même les entrepreneurs et la société en retireraient un bénéfice certain. Les travailleurs participeraient pleinement à la vie de la cité par leur culture, leur instruction, leur capacité à s'intégrer, leur conscience de faire partie de la société et d'être reconnus. Ils cesseraient d'apparaître comme un sous-produit, presqu'un rebut au regard des nantis. Proudhon remarque aussi que le travailleur détiendrait même un supplément de culture car s'il possédait, tout comme les intellectuels, l'intelligence de l'esprit, il aurait aussi l'intelligence manuelle et la possibilité de poser de nombreux gestes utiles et même indispensables. Les penseurs exclusifs, dépourvus de ces qualités, apparaîtraient comme handicapés.


LA  PROPRIETE  C'EST  LE  VOL.

"La propriété, c'est la vol !" Si cet apophthegme de Proudhon a fait le tour du monde, il est aussi le résultat d'une profonde réflexion. Le paiement de la journée du travailleur par son employeur libère ce dernier de son obligation contractuelle, mais il ne le rend pas propriétaire de tous le travail accompli. En effet, la parcellisation des tâches ne donne un sens au travail que s'il est considéré dans sa totalité, c'est-à-dire que si l'ouvrage est regardé après l'intervention de tous les travailleurs et la réunion de toutes les parcelles. Alors apparaît le résultat collectif du travail, et cet ouvrage terminé a beaucoup plus de valeur que la somme des tâches accomplies par chacun des travailleurs. L'entrepreneur a payé le travail de chacun de ses ouvriers, mais en plus, il a bénéficié d'une plus-value générée par la sommation finale des travaux parcellaires. L'appropriation de cette plus-value par le capitaliste est un vol. Pour illustrer son propos, Proudhon se sert d'un exemple devenu très célèbre.

L'obélisque de Louxor a été dressé sur la place de la Concorde par deux cents grenadiers. Quelques heures ont suffit pour venir à bout de cette opération. Proudhon constate qu'un seul grenadier, même en travaillant pendant deux cents jours, n'aurait pu déplacer l'obélisque. C'est le travail collectif des deux cents grenadiers, accompli de concert, qui a permis l'érection du monument. Il en va de même pour la construction des maisons, des chemins de fer, des ponts, des bateaux, pour la confection des vêtements, des chaussures. Toutes ces réalisations, et toutes les autres, nécessitent l'intervention de savoir-faire divers et d'une multitude de talents différents. Toutes les entreprises, de la plus petite des manufactures à la plus grande des usines, n'existent que par le concours des travaux d'un grand nombre d'ouvriers.

La différence non payée entre les valeurs respectives du travail individuel et du travail collectif fait la fortune du capitaliste et la misère de l'ouvrier. C'est une spoliation. C'est l'exploitation de l'homme par l'homme.

Plus tard, Marx fera son pain quotidien de la plus-value. Ce filon découvert par Proudhon deviendra la notion-caviar du communisme, la garantie du caractère scientifique du marxisme.