SOMMAIRE













Depuis son origine, l'Anarchie sent le soufre. Parce qu'elle refuse l'autorité des puissants, elle a été et continue d'être persécutée. Les armes utilisées pour l'anéantir furent et restent la répression aveugle, tenace, souvent sanglante ainsi que l'usage d'un poison paralysant et insidieux, le dénigrement, ce procédé habituel du Pouvoir pour déconsidérer ses ennemis dans l'opinion.


L'Anarchie est la doctrine de la liberté. Elle nie l'autorité et refuse l'avilissement de la soumission. Le principe de l'Anarchie est imprescriptible : "Tous les êtres humains sont égaux en liberté".

Dépouillé de tout puisque sans liberté, l'esclave ne peut qu'être soumis à son maître. Paradoxe inconcevable, ce dernier posséderait plusieurs libertés, la sienne propre et celle de celui qu'il domine, qu'il opprime et qui n'est plus qu'une chose. Mais si le maître peut prendre soin de sa chose, l'entretenir, la valoriser comme on le ferait d'une propriété, il peut aussi la négliger, la casser ou la jeter au rebut. Il peut en disposer. Cependant, lorsque l'opprimé arrache des lambeaux de liberté et s'en couvre pour se protéger des excès de son oppresseur, de nouveaux rapports s'établissent. L'autorité absolue devient relative. Elle s'amenuise à mesure que l'opprimé grandit en liberté. Finalement, lorsque la liberté perdue est reconquise dans sa totalité, plus rien ne distingue le nouvel affranchi de l'ancien oppresseur. L'égalité de liberté confère le même pouvoir aux partenaires sans que l'un puisse se prévaloir d'une autorité quelconque sur l'autre.

Les anarchistes veulent changer les rapports sociaux; ils veulent donner le pouvoir au peuple, instaurer enfin la vraie démocratie où chacun serait son seul maître sans rien déléguer d'une liberté qui n'appartient qu'à soi. Ils proposent une nouvelle éthique, une société sans hiérarchie où tous les êtres humains seraient égaux en liberté. Mais, entre l'Etat et le peuple, les relations sont toujours celles de maître à esclave. L'Etat domine, il décide et impose sa volonté par la contrainte. Il n'agit jamais autrement. Il décide et il contraint.

Entre la société anarchiste d'égalité de liberté et l'omnipotence d'un Etat nécessairement hiérarchique et autoritaire, l'opposition est invincible. L'une ne peut exister avec l'autre. Du feu ou de l'eau, il faut choisir. Ceci explique l'obstination de l'Etat à détruire l'Anarchie comme l'acharnement des anarchistes à anéantir l'Etat.

Méditant sur la féodalité finissante, le XVIIIe siècle soutenait que le peuple était sans voix aussi longtemps qu'il n'avait pas choisi ses représentants. Les anarchistes affirment aujourd'hui que les représentants constituent l'obstacle principal à la démocratie et à la liberté.


LA  LIBERTE

Chaque espèce est douée pour se conserver et se perpétuer. Certaines le font par le nombre, d'autres par une qualité propre comme la ruse pour le renard, la force pour le lion, la vitesse pour la gazelle. L'être humain a reçu l'intelligence en partage. Il s'en sert autant que les autres animaux utilisent leurs talents naturels. Le produit de l'intelligence d'un être humain peut être vendu ou donné ou loué ou prêté, comme un livre, une oeuvre d'art, une invention, une formule scientifique. Mais l'intelligence elle-même ne peut s'aliéner à quiconque. Elle appartient à son propriétaire plus encore que son coeur ou son sang. Elle est sa personne même. Si son produit peut faire l'objet de marchandages, si l'oeuvre peut être colportée ici et là selon la fantaisie de celui qui l'a acquise, nul ne peut s'emparer de l'intelligence qui l'a conçue. L'intelligence s'éteint et se perd avec la vie. Elle ne peut pas être cédée.

Il en est de même de la liberté.

Au fond de sa geôle, le prisonnier est privé de sa liberté. Il ne peut que tourner en rond entre les quatre murs de son cachot. Et sa liberté perdue ne peut pas être exercée par un autre. Comme l'intelligence, elle ne peut être ni vendue ni donnée ni aliénée. Elle aussi appartient à son propriétaire et fait partie de sa personne. Si elle peut être bridée, brisée, enchaînée, elle vit néanmoins dans la conscience. Bien le plus précieux pour lequel des millions d'hommes ont donné leur vie, après des siècles de combat et de souffrance, la liberté reste à conquérir.


LA  REVOLUTION

Fille des philosophes du siècle des Lumières, la Révolution est entrée dans le torrent de l'Histoire en 1789. Elle a aboli la féodalité, codifié les droits de l'Homme issus de la loi naturelle et promis au monde la liberté, l'égalité et la fraternité. Confrontée à la guerre extérieure et intérieure, menacée à tout moment d'être emportée par les vagues successives des conspirations de l'Ancien Régime, de la corruption de ses propres enfants, des ambitions de toutes sortes qui ont tenté de la noyer sous des flots de sang, de mensonges et d'imprécations, elle s'est finalement heurtée au dernier moment à la réaction thermidorienne et bourgeoise. Mais, confiante dans l'avenir et sûre de la force de ses idées, elle a confié à la postérité la mission de la porter vers la terre ferme de la démocratie. Les anarchistes sont ses héritiers. Ils accompliront sa promesse : la société anarchiste d'égalité de liberté.

Pendant sa courte vie publique, la Révolution eut cependant le temps de méditer sur l'Etat et le gouvernement. Le triumvirat composé de Robespierre, de Saint-Just et de Couthon, concentra entre ses mains l'essentiel du pouvoir pendant près d'une année. Ces hommes de conscience se posèrent la question de leur propre légitimité. Les décisions qu'ils prenaient dans l'intérêt général étaient-elles démocratiques ? conformes à la volonté populaire ? éthiques et justes ? Questions redoutables auxquelles ils ont longuement réfléchi avant de conclure que nul ne peut parler au nom du peuple. Le souverain n'est pas le gouvernement mais le peuple. Entre-temps, poussés dans le dos par la nécessité, ils choisirent un expédient, un moindre mal. Pour être au plus près du peuple, ils décidèrent de gouverner par la vertu. Et ils furent vertueux. En conséquence, ils furent justes et inexorables. Ils le payèrent de leur vie. "Le jour où le pouvoir tombera en des mains impures et perfides, la liberté sera perdue", a dit Robespierre. C'est pourquoi sa mémoire reste exécrée par tous les gouvernements et par tous les hommes de pouvoir. Ils ont tout fait pour le salir. Nouvel Icare, il fut jeté au sol et piétiné pour s'être trop approché de la liberté.


ETAT  CONTRE  LIBERTE

L'Etat d'aujourd'hui n'est guère différent de l'ancien. Les nantis occupent le terrain. Leurs élites commandent et la masse du peuple obéit. En alternant la carotte et le bâton, le système se perpétue. Les allocations et les subsides de toutes sortes désarment les opprimés tout en les maintenant dans leur condition. Ainsi, le petit peuple méprisé est habitué à venir manger dans la main du maître. S'il reste des révoltés, ils sont mis au pas par les policiers pit-bull dont les mâchoires d'acier se referment sur les poignets des récalcitrants. Tout est ainsi pour le mieux dans le meilleur des mondes sans liberté. Les nantis dominent et les autres baissent la tête.

L'impôt finance l'Etat. Le procédé, toujours le même, est utilisé depuis cinq mille ans, depuis l'apparition du premier Etat. L'impôt n'est jamais payé par les riches, il est toujours supporté par les plus nombreux, par les petits. Plus on est pauvre et plus on paie d'impôts. L'Etat prélève sa dîme sur la richesse produite par le travail. Si l'Etat impose le banquier, la rémunération du carnet de dépôt diminue. Si l'Etat impose le boucher, le prix du cervelas s'envole. Si l'Etat impose le propriétaire, les loyers prennent l'ascenseur. Au moment du bilan, les nantis auront récupéré leurs impôts sur les petits tandis que les pauvres seront plus pauvres. Et c'est avec une partie du produit de l'impôt que l'Etat achète la paix sociale, qu'il calme les opprimés avec les miettes de son festin tout en engloutissant l'autre partie, la plus grande, Gargantua jamais rassasié.

Pour asseoir sa légitimité, l'Etat se ceint le front des lauriers de la démocratie. Il invite de temps à autre le bon peuple à le plébisciter, à faire allégeance lors de la cérémonie bien codifiée de l'élection. Afin de décrocher le gros lot à tous les coups, l'Etat pipe les dés. Si le roi guérissait les écrouelles par l'imposition des mains, l'Etat soigne tous les maux par l'application d'un cataplasme : le clientélisme pratiqué à tour de bras par les candidats de tous poils. Mais afin d'éviter les surprises, selon la culture du pays, les différences régionales, les traditions, les religions, les coutumes, la démocratie est adaptée. Les figures du kaléidoscope varient à l'infini : scrutin majoritaire à un tour, à deux tours, proportionnelle, scrutin censitaire, découpage des circonscriptions, formules et calculs savants, un salmigondis du tout et la démocratie est sauvée. Elle change de visage comme Janus mais on nous assure que c'est bien elle. Ainsi, le peuple choisit ses représentants. Et il élit les mêmes, ceux dont il se plaint le plus. Et ces mêmes saltimbanques à peine descendus des tréteaux retrouvent leurs fauteuils et leurs privilèges. Les plus malhonnêtes et les plus corrompus sont toujours les mieux élus. La désaffection générale à l'égard de toute cette comédie manifeste aussi bien le dégoût de la population qu'une saine prise de conscience de la véritable nature du système représentatif.

Installés dans les palais de la nation, les élus vont asseoir leur pouvoir en votant des lois. Un Etat moderne dispose d'environ quarante mille lois dont quinze mille sont répressives. Tout citoyen est en état d'infraction plusieurs fois par jour et encourt des peines d'amende si tout va bien, de prison dans la plupart des cas. Comme l'arsenal des lois se renforce de jour en jour, comme de nouvelles lois s'ajoutent sans cesse les unes aux autres, la liberté s'efface et disparaît au même rythme. Loi après loi, les élus tressent la corde avec laquelle ils étranglent la liberté des autres. Lorsqu'un élu aperçoit une petite lueur dans la nuit, il s'empresse de rédiger un projet de loi pour l'éteindre, pour l'étouffer, pour la contrôler et la réglementer. Et la petite liberté disparaît. Le propre de l'Etat est de dominer. C'est pourquoi il n'est pas seulement l'arbitre du jeu, pas seulement aussi le principal joueur, il modifie de plus les règles en cours de partie. A ce jeu-là, il gagne toujours. C'est cela l'Etat de droit.


LE  SYSTEME  REPRESENTATIF

Si la farce des élections est le secret de Polichinelle, la tromperie du système représentatif est encore plus grossière. Le comportement de l'élu est d'un cynisme achevé. A l'entendre, l'onction de l'élection l'aurait façonné à l'image et à la ressemblance du peuple. Demi-dieu dans son Olympe loin des réalités, il attend la vénération de ceux qu'il incarne, de ceux qui lui ont sacrifié leur liberté et qui reçoivent sa décision comme un oracle, sans comprendre et sans discuter. Le dérapage mental de l'élu est à la mesure de son ego. A suivre sa propre rhétorique, il est le peuple qui n'est donc rien, une chose peut-être, moins qu'un serf. Le maître possédait la liberté de l'esclave. Comme lui, l'élu disposerait de celle du peuple puisqu'il décide à sa place. Mais pas plus que l'intelligence, la liberté ne peut être cédée à un tiers, fut-il d'une autre essence. Intelligence et liberté sont inséparables de la personne. Seul le peuple peut parler au nom du peuple, a dit la Révolution. Le monarque n'est ni l'Etat ni le gouvernement ni l'élu, mais le peuple en chacune de ses personnes. Le maître est donc un oppresseur et l'élu en est un autre. Les lois qu'il édicte et l'impôt qu'il lève en sont des preuves parmi les plus sensibles même si elles sont loin d'être exhaustives. Non, l'élu ne représente pas le peuple, il personnifie l'Etat.

Celui qui se cachait sous le masque de la démocratie apparaît enfin dans la lumière. L'Etat oppresseur, hydre aux mille visages, magicien des apparences tour à tour menteur puis voleur, ce caméléon de l'imposture, cet histrion recruté par des bandits et récupéré dans le caniveau par la bourgeoisie se pavane depuis deux siècles sur le devant de la scène en se gaussant des huées et des cailloux.


L'ETAT  OPPRESSEUR

Débarrassé de son bouclier, de ses mensonges, le monstre peut à présent être examiné et ses faiblesses recherchées.

La société est composée de personnes physiques et morales. Chaque personne a une existence propre et reconnue. Un individu est une personne physique et une entreprise est une personne morale. Comme tous les autres pouvoirs politiques, l'Etat s'est conféré la qualité de personne morale. Semblable en tous points aux autres personnes, l'Etat vit et agit dans la société. Comme elles, il peut être isolé et identifié. Mais il vit à l'écart dans ses palais bâtis sur les dépouilles du peuple. Il n'a rien en commun avec lui. C'est un être nuisible, un parasite comme le cloporte ou le doryphore. Il se nourrit de la liberté qu'il ronge sans cesse. Son épine dorsale relie ses différentes institutions. Ses organes sont les élus, sièges de la décision. Leurs ordres sont transmis aux membres du corps, principalement au pouvoir judiciaire justement appelé le bras séculier. Pour se perpétuer sûrement, l'Etat utilise toute une gamme d'outils dont il conserve le monopole : les prisons, où il enferme ceux qui refusent de passer sous ses fourches caudines, de se plier à son bon vouloir, de se charger des chaînes forgées dans l'enceinte de ses parlements et de ses prétoires; l'impôt, qu'il lève et perçoit par la menace d'abord, par la contrainte ensuite; la guerre, qu'il entreprend pour se débarrasser d'un concurrent ou pour reprendre en main un peuple exaspéré par ses turpitudes. Mais son outil préféré et privilégié, celui qui serre le mieux les mâchoires de son étau reste la foule des fonctionnaires, instruments dociles et choyés, petits soldats de l'oppression entraînés à contraindre, à sévir, à faire peur, à punir avec cruauté, à se salir les mains dans les basses besognes.

Ainsi, l'ennemi du peuple est identifié par ses organes et par ses outils. Il reste à le combattre et à l'anéantir.

C'est le prix et la condition de la liberté.

Créé par les nantis pour favoriser leurs profits, réprimer les révoltes du peuple en alternant le picotin et le gourdin, et évidemment pour faire la guerre, l'Etat s'est réservé l'exclusivité de la violence et de l'inJustice. Il peut en user à discrétion à l'exclusion de tout autre que lui-même. La société est tellement dominée par cette violence et cette inJustice que la vie quotidienne en est imprégnée jusque dans ses moindres frémissements. Assujetti, apeuré, tenu en laisse, le peuple marche la tête basse en oubliant qu'il est sorti de l'animalité depuis qu'il s'est redressé et tenu debout sur ses deux pieds, depuis que pour la première fois il a osé regarder au-dessus de lui, par delà les étoiles, jusqu'au plus profond du ciel. Tolérera-t-il encore longtemps d'être mené à la trique comme un bétail ?

L'énormité même des pouvoirs de l'Etat entraînera sa perte et sa disparition. Une analyse de son fonctionnement permet de mieux cerner les défauts de sa carapace.


L'ETAT  ET  SES  ELUS

Avant de revêtir l'habit de lumière de l'Elu et de participer à la curée, le récipiendaire doit d'abord faire ses preuves dans un parcours du combattant qui le mènera de l'initiation à la consécration. Membre d'un parti politique, il sera d'abord effacé et modeste devant les dirigeants. Il subira en souriant humiliations et vexations. Il se fera ensuite remarquer dans les assemblées par son éloquence, sa critique de l'opposition et son exact alignement sur les positions du bureau. Il participera aux manifestations et s'y distinguera par la voix et le geste. Il fera le vide autour de son ambition en piétinant l'honneur de ses semblables. Il se placera au-dessus de la morale; il pactisera avec tous les lobbies; il cassera quelques oeufs pour faire son omelette; il étouffera des cris sous un coussin; il mangera à plusieurs râteliers; il recevra des enveloppes par dessous la table. Bref, il deviendra politicien. Petit à petit, il sera apprécié pour sa compétence, son désintéressement et son dévouement. Echelon par échelon, non sans essoufflement, il se hissera toujours plus haut sur l'organigramme. Quelques années et quelques avanies plus tard, il sera enfin admis dans le sérail des parrains du parti. Il devra encore y creuser son trou en évinçant d'autres ambitieux, en écrasant quelques cancrelats et en sacrifiant les derniers résidus de sa conscience. Il apprendra à se glisser au premier rang pour les photos, à parler à la radio, à apparaître à la télévision. Finalement, parfait apparatchik, il figurera sur les listes électorales et, après tant d'efforts et de renoncements, après tant d'épreuves et de tourments, il parviendra à la félicité, au podium de l'Etat. Convaincu d'être un phénix parce qu'on le lui dit et qu'il le croit, il sera l'élu de l'Etat pour le servir et se servir.

Ces quelques traits vifs et colorés tracent de l'élu un portrait sans vernis. Arriviste et vaniteux, fourbe et retord, flatteur et hypocrite, voleur et corrompu, rancuneux et jouisseur, prêt à tout, sans conscience, sans morale, sans principe, sans scrupule, il est un maître dans son genre. Pour arriver au pouvoir, il faut en effet réunir tous ces talents sur une seule tête. L'élu possède cette rareté d'être une somme. C'est pourquoi il excelle dans son art. Et si, en plus, il conduisait aussi l'attelage de l'Etat avec sagesse et prudence, avec clairvoyance et intelligence, il serait à la fois le vice et la vertu, le mensonge et la vérité. Il réconcilierait la barbe et le rasoir. Mais comme on ne peut tout avoir et qu'il est déjà un surdoué dans son domaine, comme chez lui tout n'est qu'apparence et faux-semblant, d'autres qualités que les siennes sont nécessaires pour tenir des rênes avec habileté. Ce simple constat explique l'effarante inefficacité de l'Etat. La compétence de l'élu le situe au niveau du sol, en compagnie de la taupe et de sa courte vue, alors que pour voir au delà de l'horizon il faut de l'altitude et un oeil d'aigle.


L'ETAT  CAPITALISTE

Dans ces conditions, toutes les entreprises de l'Etat sont des échecs. Les élus changent tout ce qu'ils touchent en plomb. De même qu'un architecte dissimule son manque de talent sous le lierre, l'Etat cache ses insuffisances derrière le monopole, ce nectar, ce miel, ce délice de tous les exploiteurs et profiteurs capitalistes dont il est l'archétype et l'inspirateur. Calfeutré dans ce cocon, l'Etat peut alors tout se permettre dès lors qu'aucune comparaison n'est possible, qu'aucun concurrent ne peut contester sa gestion. Ayant choisi le clientélisme et la rente de situation comme leviers de son administration, il ne peut gouverner que dans la solitude du souverain. Comme ce dernier, il consommera toujours plus de richesses qu'il n'en produira. Pour tromper l'observateur superficiel, il utilise un leurre : le service au public. L'avantage apparent de ses interventions ne révèle rien de son coût réel pour la population. Bourré jusqu'à la gueule de créatures politiques aussi corrompues qu'incompétentes, ce fameux service public est toujours un gouffre financier comblé par l'impôt payé par les pauvres. Que ces derniers l'utilisent ou non, que ce service soit de toute façon trop cher pour eux et réservé aux riches, même ainsi, ils le paient et son fonctionnement ruineux leur coûte toujours infiniment plus cher que s'ils l'assumaient eux-mêmes par l'autogestion. C'est l'inévitable rançon de l'incapacité, de la vénalité et de la médiocrité des élus. On pense à cette image d'Epinal où Louis XVI fait l'aumône à des pauvres en haillons confondus de gratitude et de reconnaissance. On occulte avec soin l'origine de l'aumône : les prélèvements effectués sur ces mêmes pauvres par les fermiers généraux et les intendants du roi. Celui-ci ne leur distribuait qu'une bribe de ce qu'il leur avait volé.

Chaque acte de l'Etat est le fait d'un prince. On ne doit donc pas s'étonner de voir une route qui s'arrête en plein bois, un pont construit au milieu des champs, une forêt de pieux en béton abandonnés. Ce ne sont que quelques restes anodins d'une fantaisie parmi beaucoup d'autres moins visibles mais plus insensées encore. Ce n'étaient que petits plaisirs de parvenu imaginés un jour et oubliés le lendemain. L'impossible devient possible dès lors qu'il n'y a pas de responsabilité, pas de sanction, pas d'autre limite que les caprices de l'élu. N'est-il pas l'Etat ? N'est-il pas le Pouvoir ? N'est-il pas pétri d'un autre limon que le reste de l'humanité ?

Et, glaçon dans le whisky, l'argent ne compte pas. Il suffit de puiser. Le filet du fisc a ceci de merveilleux qu'il laisse passer les grands requins et qu'il retient les sardines. Plus les pauvres sont nombreux et plus la pêche est miraculeuse.

On ne sera donc pas surpris d'apprendre que les somptueuses villas de la côte d'azur et les yachts de milliardaires ancrés dans ses ports de rêve sont pour beaucoup la propriété de politiciens. L'enrichissement n'est jamais sans cause. L'Etat baisse les paupières et se laisse faire douce violence. Il récompense ainsi les plus entreprenants de ses élus.


L'ETAT  TOTALITAIRE

De jour en jour, d'heure en heure, loi après loi, pierre par pierre, les murs de la prison s'élèvent, se renforcent et se referment autour de la liberté. Aujourd'hui, une puce électronique est introduite dans les cartes de banque. Demain, elle sera insérée dans la carte d'identité. Et bientôt peut-être ? l'Etat voudra la greffer dans les cerveaux. Virtuel ou physique, le transistor s'insinue déjà dans les neurones. Après le contrôle des actes, voici le gouvernement des consciences, le rêve de Frankenstein. L'obsession démentielle de l'Etat est de régner sur des robots, sur des clones de la pensée unique. Tous ces zombies boucleront tous leur ceinture de sécurité, trieront tous leurs déchets, mangeront tous bio, iront tous voter pour les mêmes, joueront tous au loto, recevront tous des allocations, liront tous le même journal, regarderont tous la télévision, respecteront tous l'Etat et ses élus. Et ils feront tous beaucoup d'autres petits zombies dont ils seront fiers. Pour l'observateur depuis l'étoile Sirius, la domestication du monde est presque terminée. Il ne reste plus qu'un groupe d'irréductibles rassemblés autour d'un drapeau noir.

En ce début de millénaire, l'Histoire change de trajectoire mais pas de nature. Le socialisme grabataire est en soins palliatifs et doucement poussé vers la tombe par l'écologie. Le nouveau venu ne sera pas moins autoritaire. Il a déjà pris ses premières mesures coercitives au nom du développement durable. Ses intégristes courent les campagnes et plantent des forêts de feuillus pour pendouiller les libertés qui auraient échappé à ses escopettes à ecotaxes. Et pendant que les modes passent et se succèdent au pouvoir, les mentalités évoluent et glissent vers l'Anarchie.


ANARCHIE  ET  SOCIETE

La Révolution voulait instaurer la démocratie, donner le pouvoir au peuple. Mais, si elle réussit à abolir la féodalité, elle se heurta à un obstacle infranchissable : la société du temps. Jusqu'à la fin du moyen âge, à l'exception de quelques esprits clairvoyants, la population admettait la pyramide des pouvoirs : la noblesse et le clergé au sommet, le peuple obéissant à la base. Mais tout à coup, l'explosion des connaissances du XVIIIe siècle a transformé les mentalités : la société a pris conscience de l'injustifiable position des dominants. Et la Révolution traduisit cette évolution dans les faits. L'aristocratie écrasée, le peuple était satisfait. Il n'aspirait pas encore à une véritable égalité qu'il ne pouvait imaginer. Il ignorait qu'elle était possible, qu'elle était dans l'ordre des choses, qu'elle devait tôt ou tard advenir et surtout qu'elle pouvait être établie sans attendre. Aussitôt, la bourgeoisie éteignit le flambeau tombé des mains de la Révolution et s'installa au pouvoir. Mais, sous la cendre, la braise vivait encore. Recueillie et entretenue par les anarchistes, elle attend le jour formidable où elle rallumera l'incendie et détruira les restes du système bourgeois décadent.

Des signes annonciateurs commencent à se multiplier. Le peuple lève les yeux sur les élus de l'Etat et découvre leur vrai visage. Et il se détourne avec dégoût de cette caste de privilégiés désormais perçus comme dépravés et corrompus. A ce spectacle de la déchéance des maîtres d'aujourd'hui, s'ajoute une autre prise de conscience. Alors que l'esclavage était accepté depuis l'Antiquité et le racisme jusqu'au milieu du XXe siècle, la société ne les admet plus aujourd'hui. L'humanisme anarchiste d'égalité progresse et se répand. Mais si l'esclavage est devenu insupportable pour la conscience humaine, le progrès des techniques l'a aussi rendu inopérant, obsolète; il l'a éliminé par ses machines beaucoup plus efficaces. Si le racisme est lui aussi en voie d'extinction, les perfectionnements des communications, des moyens de voyager rapidement, de la transmission de la voix et des images, des possibilités d'échanges planétaires entre les êtres humains ont puissamment aidé à démontrer son inanité. Cette métamorphose des consciences vers plus de liberté, d'égalité et de solidarité est parallèle à la découverte de l'univers par la science et semblable à la vigoureuse maturation du peuple au siècle des Lumières en prémisse à la Révolution. On savait la science révolutionnaire; elle se révèle aussi anarchiste. En rendant la vie moins rude, plus longue, en maîtrisant mieux les aléas de l'existence, la science libère du temps pour la réflexion; l'esprit délibère et les préjugés se réforment. Science et Anarchie marchent donc main dans la main. Lorsque l'une progresse, l'autre fait de même, comme dans un miroir. C'est pourquoi les anarchistes sont au premier rang des progressistes. Ils précèdent de loin les combattants de la onzième heure et même la fourmilière des marginaux et des associations, groupements plus ou moins éphémères, plus ou moins révolutionnaires, cohorte un peu débraillée mais combien sympathique par la dynamite de ses idées. L'imagination créatrice est souvent féconde, mais au premier abord elle déroute, elle effraie, elle dérange les vieilles certitudes. Les adversaires des anarchistes et de la science refusent l'évolution et le changement nécessaires au progrès. Ce sont des conservateurs rendus frileux par la crainte, des dévots du bon vieux temps des processions et des chapeaux melons, des défenseurs de leurs extrêmes droits. Ils partent en vacances en avions, se soignent à la pénicilline, et regrettent les diligences et les tisanes.


LA  REVOLUTION  CONTINUE

La démocratie des anarchistes sera la société d'égalité de liberté, sans intermédiaire, sans médiateur, sans représentant, ces avatars des oppresseurs de toujours. Philosophie de la liberté, l'Anarchie est une vue du monde et de l'humanité. C'est une morale et une règle de vie. L'anarchiste pratique son éthique et regarde tous les êtres humains comme égaux en liberté. Il en tire les conséquences et calque sa conduite sur ses convictions. Il milite pour changer les rapports sociaux, pour incliner la direction de l'Histoire vers la liberté, l'égalité et la solidarité, pour achever la Révolution dans une société sans hiérarchie, où chacun sera le souverain de soi-même et le gardien des libertés de tous.

Mais pour atteindre ce but magnifique, la marche est longue. La société doit être prête pour recevoir la liberté. Elle a montré qu'elle pouvait écraser les tyrans lorsqu'elle a abattu la féodalité. Pour se débarrasser de l'Autorité, pour conquérir le bonheur, elle devra s'élever encore plus haut, jeter aux orties ses hardes et sa sébile de mendiant quêtant au pied de l'Etat la faveur d'une allocation ou d'un subside; elle devra retrouver la fierté et la foi du sans-culotte de l'an II, cet invincible combattant de la liberté.

Entre-temps, l'Etat, cette dictature de quelques-uns, doit être affaibli par tous les moyens. Comme l'ennemi est identifié, qu'il peut être examiné et ses points sensibles déterminés, il est vulnérable. La propagande par le livre, la presse, la manifestation, et la formation au sein d'associations et de groupes de militants sont couramment utilisées. Mais l'Etat se défend d'abord et avant tout par les lois qu'il édicte, qu'il adapte aux circonstances et qu'il renouvelle sans cesse, rempart derrière lequel il se retranche et glaive sur la gorge du peuple. La loi qu'il brandit et la violence qu'il utilise lui ont jusqu'ici permis de maintenir sa domination. Mais le refus de poser la tête sur le billot, l'habileté de tendre à l'Etat son propre piège en pratiquant l'illégalisme le déconcerte et le prend à revers. Procédé conforme au droit naturel, ce poignard le frappe au coeur et le videra finalement de son venin. Légitime défense de l'opprimé, l'insoumission retourne contre l'Etat la violence dont il s'était réservé le monopole. Coupables de crimes aggravés contre l'humanité, car l'attentat contre la liberté revêt un caractère particulier puisque des millions d'hommes ont donné leur vie pour la défendre, les élus de l'Etat sont déjà jugés et condamnés par le peuple et par l'Histoire. Leur système représentatif est à la liberté ce que la corde est au pendu : le meilleur moyen de l'étrangler.


DEMAIN,  L'ANARCHIE

Le progrès éprouve parfois des difficultés pour se faire accepter. Ainsi, des notions comme la mécanique quantique ou la relativité, appliquées communément dans l'industrie électronique ou l'observation astronomique, restent hermétiques pour de nombreuses personnes. Dans un ordre d'idées similaires, pour le peuple et l'aristocrate de l'Ancien Régime, une société sans structure féodale était inimaginable. Pour beaucoup d'esprits contemporains, une société d'égalité de liberté, sans hiérarchie, sans Etat autoritaire est inconcevable.

Et pourtant. Utopie ? Mais peut-on vivre sans utopie ? La civilisation n'est qu'un équilibre précaire entre barbarie et décadence. Et l'humanisme recherche l'harmonie dans les rapports sociaux en substituant la confiance au conflit. L'égalité de liberté donnera à chacun le même pouvoir. Qu'elle soit physique ou morale, une personne ne pourra prévaloir contre une autre. La domination et la subordination disparaîtront du vocabulaire humain. Dans les siècles, les chercheurs se pencheront sur des grimoires pour en comprendre la signification et ils s'étonneront de la folie de l'époque préanarchique. L'unité de pouvoir restera attachée à la personne et ne pourra jamais être ni supérieure ni inférieure à une autre. Si deux personnes s'associaient pour cumuler leurs pouvoirs, si trois autres personnes faisaient de même et, de proche en proche, si dix ou cent ou mille personnes s'unissaient aussi, elles pourraient par ce moyen reconstituer une hiérarchie, structure impossible dans la société d'égalité de liberté. On aura compris que les unités de pouvoir ne sont pas des nombres, qu'elles n'obéissent pas aux quatre opérations arithmétiques. L'unité de pouvoir est comme la personne. Elle est Unique. Associée ou solitaire, elle est Une. La coalition de cent personnes ne constitueraient qu'une seule unité, ni plus ni moins qu'une seule personne. Ainsi, toute hiérarchie et toute subordination seraient abolies.

Comme la majorité est antidémocratique ! Les minoritaires, toujours les mêmes, les originaux, les savants, les marginaux, les progressistes, les artistes sont les éternels opprimés. En Anarchie, le vote de dix personnes contre le vote d'une personne ne constitue qu'une voix contre une voix. Rapportés à la société d'aujourd'hui, les pouvoirs d'un artisan, d'une multinationale, d'un pensionné, d'une ville, d'un capitaliste, d'un travailleur, d'une région ou d'un chômeur seraient équivalents. Ils auraient tous une unité de pouvoir. La mutation vers la société anarchiste sera comparable au passage du jurassique à l'époque contemporaine. La disparition de l'Etat sera semblable à l'extinction des dinosaures. Il n'est restera qu'un souvenir terrible. Les notions mêmes de capitalisme, de socialisme, de mondialisme, d'impérialisme, de féminisme ainsi que tous les autres grands noms en "isme" n'auront plus d'importance. L'argent lui-même, s'il survit, ne donnera aucun pouvoir. L'égalité de liberté nivellera l'humanité par le haut. Ainsi s'accomplira la promesse de la Révolution : liberté, égalité, solidarité.

En attendant, le combat continue. Il n'y aura aucun repos pour les anarchistes aussi longtemps qu'un opprimé criera sa souffrance quelque part dans l'univers. La bombe de l'anarchiste, c'est sa doctrine. Elle détruira l'Etat dominateur et purifiera le monde de sa souillure.